Au sortir de la pandémie, le système de santé québécois est confronté à plusieurs défis administratifs, organisationnels, humains et technologiques. On entend souvent dire que le système craque de partout, que l’accès à un médecin est plus compliqué que jamais et que les promesses offertes, lors de l’introduction de nouvelles technologies comme le Dossier santé, ne se sont pas concrétisées.

Pourtant, l’histoire récente nous apprend que l’adoption de solutions novatrices en TI a permis d’améliorer sensiblement l’accès aux soins, la gestion au quotidien ou la qualité des services offerts aux bénéficiaires. L’organisation de la vaccination contre la COVID-19 est un très bon exemple d’une utilisation efficace de plateformes TI dans un effort organisationnel global. Dans ce contexte, comment assurer de préserver les bonnes pratiques de la médecine de proximité tout en restant à l’affût des possibilités d’amélioration du cycle de services que proposent les nouvelles solutions technologiques, notamment en TI ?

En tant que médecin omnipraticien et entrepreneur, j’aimerais partager une vision des défis rencontrés par le personnel soignant et des opportunités qu’offrent les nouveaux outils technologiques. La pratique de la médecine évolue sans cesse. Elle doit garder en mémoire ses succès et ses échecs, afin de s’assurer que les besoins des patientèles restent au cœur de ses préoccupations.

Défis systémiques et enjeux humains:
3 grands chantiers

On a beaucoup discuté dans les médias de la charge de travail des omnipraticiens. Le gouvernement a incité les ressources de première ligne à adopter plusieurs mesures, dont l’introduction du Dossier médical électronique, qui devait contribuer à améliorer l’accès aux services en améliorant l’efficacité des soignants. Pourtant, ces derniers affirment avec vigueur, depuis le début de cette discussion, qu’ils travaillent au maximum de leur capacité. Pourquoi alors, malgré l’introduction de solutions technologiques, systémiques et administratives ciblées, trouve-t-on encore autant de patients orphelins ou mal desservis ? Le débat est lancé. Comme piste de réflexion, je vois au moins 3 grands chantiers. 

  1. Médecine de proximité et lourdeur administrative

La problématique d’accès à la médecine de proximité ne se résume pas à un débat statistique. L’introduction d’outils TI, comme le Guichet santé ou le Dossier médical électronique, offre effectivement un potentiel d’optimisation des services énorme et aurait dû contribuer, avec d’autres mesures, à résoudre la problématique d’accès à un médecin. Mais le quotidien des omnipraticiens s’est passablement transformé au fil des années. Le « médecin de famille » remplit beaucoup plus de formulaires qu’auparavant, consigne plus d’informations médicales et reçoit aussi un nombre croissant de demandes des assureurs, des pharmaciens et de la CSST.

Il doit rester polyvalent et arriver à pratiquer son métier dans un environnement de soins atomisé : à l’hôpital, en CHSLD et en cabinet. Fait non négligeable, avec le vieillissement de la population et l’accroissement de clientèles souffrant de problèmes de santé mentale, le médecin généraliste québécois passe désormais plus de temps avec chaque patient. Effectivement, au Québec, 48 % des médecins consacrent plus de 25 minutes par consultation à leur patient. Cette proportion n’est que de 18 % au Canada et de 7 % en Ontario. Cela dit, j’aimerais préciser que certains facteurs d’évolution sociale, comme la conciliation travail/famille, ont aussi un impact sur le nombre de clients pris en charge.

Les technologies d’accès et de gestion constituent l’un des outils qui permettront d’assurer la pérennité du système de santé. Mais ils doivent impérativement s’arrimer à des solutions organisationnelles et opérationnelles. On parle ici d’un processus évolutif passablement ardu à implémenter dans un système composé d’une multitude de cellules plus ou moins liées, très diversifiées et qui sont modulées en fonction des clientèles à soigner.

Entre tâches connexes, mobilité professionnelle et aspiration à un mode de vie plus équilibré, les omnipraticiens sont des acteurs clés qui permettent d’adapter les solutions TI à l’humain et non le contraire. C’est pourquoi le modèle collaboratif doit être privilégié entre les concepteurs de solutions TI et les praticiens. Comment libérer le médecin de ses tâches connexes ? C’est l’un des chantiers qui permettra de recadrer le patient au cœur du système.

  1. Les enjeux sociétaux et générationnels

Le système de santé québécois est aussi confronté à un enjeu bien particulier, que peu d’organisations rencontrent : les intervenants doivent assurer un service uniforme à toute la population, peu importe l’âge ou le statut social. Dans cette optique, l’adoption de technologies est souhaitable, pour les raisons que j’ai évoquées plus haut, mais pas partout et pas n’importe comment.

Par exemple, nous devons préserver un accès facile aux services pour personnes du 3e et même du 4e âge. Or, le niveau d’adoption technologique est inégal dans ce segment de population. Certains bénéficiaires n’ont jamais eu d’adresse courriel et fonctionnent depuis toujours par téléphone ou en personne. D’autres, comme les clientèles en situation de pauvreté, accèdent difficilement aux ressources technologiques qui leur permettraient d’utiliser les outils en TI déployés pour leur faciliter l’accès.

Cela dit, de plus en plus de patients âgés maîtrisent suffisamment ces technologies d’accès. De plus, l’utilisation de technologies comme le téléphone intelligent est très élevée au Québec. Plusieurs personnes recherchent donc des options de consultation à distance. Est-ce que l’offre TI permet de bien desservir ces clientèles ? Pas encore complètement.

Le système de santé québécois doit s’adapter à ces conditions variées et offrir une infrastructure d’accès hybride. Dans l’empressement d’adopter certaines technologies, des clientèles peuvent être oubliées. À titre d’exemple, en demandant à un patient qui n’a pas d’adresse courriel de s’enregistrer sur un site de vaccination avec son adresse courriel, on crée une barrière à l’entrée difficile à franchir.

Il faut adapter les méthodes d’accès en fonction des contraintes du patient. L’enthousiaste en moi se dit qu’il y a moyen de numériser le fonctionnement du système lui-même, tout en développant des technologies d’accès qui tiennent compte de l’adoption asymétrique des technologies.

  1. TI et interopérabilité

Les services en santé reposent sur une constellation d’intervenants qui doivent collaborer le plus efficacement possible. Il faut donc aussi considérer dans l’équation les solutions TI qui permettent aux acteurs du système de santé de constituer des groupes de soins plus efficaces. La chaîne de collaboration entre omnipraticiens, médecins spécialistes, pharmaciens, services privés (radiologies et autres) et laboratoires doit être performante. L’interopérabilité entre les services publics et privés constitue un enjeu majeur qui mérite toute notre attention.

On peut se demander pourquoi un pharmacien doit renouveler une prescription par fax, alors qu’un envoi directement dans la messagerie du dossier médical électronique serait plus rapide et plus simple. Encore une fois, nous sommes souvent confrontés, patients comme professionnels, à des lourdeurs administratives qui nuisent à l’efficacité des services. Est-ce parce que le système public est archaïque ou tout simplement trop gros pour adopter rapidement des propositions TI évidentes ? Ce n’est pas faux. Est-ce que la communication entre les instances privées et publiques pourrait être améliorée ? Certainement.

Mais en adoptant des approches collaboratives, par exemple, en s’assurant que le pharmacien agit comme courroie de transmission entre le médecin et les patients, des solutions innovantes peuvent améliorer la prestation de services sans bouleverser le système. L’adoption de procédures de renouvellement de prescriptions automatisées ou de procédures d’envoi de prescription par courriel et de livraison à domicile est déjà bien entamée. Cela permet de réduire les visites en pharmacie et la charge administrative des médecins.

Des entreprises ont aussi développé, ces dernières années, des technologies de « re-prescription », qui permettent d’automatiser les renouvellements dans certaines conditions. De même, un patient peut maintenant poser directement des questions à son pharmacien, par l’entremise de plateformes en ligne. Ce sont là des solutions qui améliorent considérablement la prestation de service. Une autre entreprise oeuvre à faciliter la navigation et à mieux orienter la trajectoire des soins en santé en élaborant un répertoire collaboratif des ressources en santé dans la province. Avec cette approche, il devient plus simple d’assigner la bonne ressource au bon patient au bon moment.

J’aimerais évoquer aussi les collaborations entre les intervenants du réseau public et des entrepreneurs privés pour développer de nouvelles solutions d’interopérabilité. Nous pourrions aussi considérer l’effort concerté entrepris dernièrement pour utiliser des protocoles de communication et d’infrastructure unifiés comme le FHIR. Avant, chaque silo utilisait sa propre base de données et se souciait très peu des interconnexions nécessaires à d’autres logiciels offrant une valeur ajoutée pour la santé des patients. L’objectif, c’est d’éliminer les pertes de temps administratives avec des technologies collaboratives. Aujourd’hui, une constellation de solutions sont mises de l’avant. C’est un chantier très dynamique et prometteur.

TI et santé : préparer l’avenir

Je me pose la question suivante: comment les solutions TI peuvent-elles aider les intervenants en santé à mieux servir le patient ? J’ai tenté de présenter 3 grands chantiers qui devraient servir de pistes de réflexion et, je l’espère, apporter des éléments de réponse.

L’innovation en TI est certainement une voie d’avenir. De plus en plus d’entreprises développent des outils TI pour faciliter l’accès aux professionnels de la santé, aider à la prévention, améliorer la collaboration entre les équipes d’intervenants et rendre la gestion globale du système plus efficace. Les hôpitaux eux-mêmes se dotent de centres d’innovation. Le système est en transformation constante et s’adapte aux nouvelles réalités. Les solutions sont multiples et novatrices. Je manque malheureusement d’espace pour en dire plus. La prochaine fois, j’aimerais vous parler d’innovations en TI spécifiques sur lesquelles je collabore et qui permettront d’affronter les multiples enjeux en santé avec ingéniosité, intelligence et sensibilité.

Partage d’informations et partage de ressources : les TI constituent une clé essentielle pour maximiser la puissance du réseau de santé québécois.

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